Transfiguration
Nichita Stànescu
Traduit du roumain par Linda Maria Baros, Pierre Drogi, Jan H. Mysjkin, Anca Vasiliu.
Ne l'oubliez pas: je n'ai pas faim maintenant,
je n'ai pas soif.
Mon point de vue est celui de la pierre.
Je ne suis pas fatigué, non, je ne suis pas fatigué
et je n'ai pas soif
et je n'ai
pas non plus l'intention de rester étendu
sur le tympan d'un quelconque crocrodile.
Marcher ou rester immobile, ce m'est tout un
et cependant je suis gorgé d'air, je respire.
Ne l'oubliez pas: je n'ai pas faim et
je n'ai pas soif,
du fait que je ne suis plus jeune n'allez pas conclure
que je sois vieux non plus.
Le suave zéphir auroral,
je peux l'étreindre dans ma gorge suave
sans avoir à déployer beaucoup d'efforts
et je peux même donner du pied
dans le ruisseau maigrelet sans force
qui ne contient pas de poissons.
Dans le ruisseau qui ne vaut pas plus
que la queue d'un chien.
Maintenant, si je me décide à faire quelque chose,
je le fais.
J'ai gaspillé tant de jours,
un jour de plus qui se défait
ne me rend pas plus pauvre.
Et ce n'est pas non plus le désir de survivre
qui me fait respirer plus profond.
Et la mort ne me paraît pas non plus
devoir être si fière.
Il est bon ce système planétaire
mais sans plus.
Ce soleil est lumineux.
Lumineux. Pas aveuglant, pas aveuglant.
Si jamais le matin ne devait pas se lever demain matin,
ce serait une grande perte.
Mais pas plus, non plus, qu'une grande perte.
Je pourrais me mettre à fustiger les choses mais
je ne le fais pas.
Pas tant par conviction que les choses
ne sentiraient pas la douleur
que parce que cela userait inutilement mon fouet.
Je ne te tire pas la langue,
parce que je ne veux pas que tu ailles t'imaginer
que je voudrais te gôuter.
Simplement je te parle.
C'est encore une façon de tirer la langue à demi.
Si tu me comprends-bien-
aujourd'hui et tant que tu me comprends je serai heureux.
Simplement heureux.
Mais seulement aujourd'hui.
Si tu ne comprends rien, je serai triste
et même, vers la fin du soir (disons-le), mélancolique.
Mais pas plus longtemps que ce soir
parce qu'au milieu de la nuit
vient l'ange.
Il me dira:
-Prépare-toi à changer.
-Transfigure-moi, lui dirai-je.
Et il me changera de figure.
Après cela, à mon tour, j'irai trouver le cheval
et je lui dirai:
-Cheval, prépare-toi à changer.
-Iihhiiih, répondra t-il
mais je ne comprendrai pas s'il faut
que je le transfigure
ou s'il veut que je le transfigure.
Et je ne comprendrai pas si je suis pour lui
ce que l'ange est pour moi.
-Je suis venu pour te transfigurer, cheval.
-Iihhiiih, me répond le cheval.
Par petitefeecosmik, Jeudi 26 Juin 2008 à 20:05 GMT+2 dans Poésies (article, RSS)






