Le poète comme le soldat
Nichita Stànescu
Traduit du roumain par Linda Maria Baros, Pierre Drogi, Jan H. Mysjkin, Anca Vasiliu.
Le poète, comme le soldat,
n'a pas de vie personnelle.
Sa vie personnelle est poussière
et cendre.
Avec la pince de ses circonvolutions, il prend
les sentiments de la fourmi
et les rapproche de plus en plus de son oeil
jusqu'à ce qu'ils coïncident avec lui.
Il pose son oreille sur le ventre du chien affamé
et renifle avec son nez le museau entrouvert
jusqu'à ce que son nez et le museau du chien
soient une seule et même chose.
Durant les affreux jours caniculaires
il se fait du vent avec les ailes des oiseaux
qu'il effraie lui-même pour qu'ils s'envolent.
Ne craignez pas le poète quand il pleure.
Sa larme n'est jamais sa larme.
Il arrache les larmes aux choses.
Il pleure avec les larmes des choses.
Le poète est comme le temps.
Tantôt rapide, tantôt lent,
tantôt trompeur, tantôt vrai.
Méfiez-vous de dire quoi que ce soit au poète.
De plus, méfiez-vous de lui dire une chose vraie.
Surtout, méfiez-vous de lui dire une chose vécue.
Il dira tout de suite que c'est lui qui l'a dit
et il le dira de telle sorte que vous-même
vous direz que c'est vraiment lui qui l'a dit.
Mais je vous en conjure,
ne posez pas la main sur le poète!
Non, ne posez pas la main sur le poète!
...A moins que votre main
ne soit aussi mince qu'un rayon
car c'est seulement ainsi que votre main
pourra le traverser.
Sinon, elle ne pourra pas le traverser
et vos doigts resteront en lui,
et alors il se vantera
d'avoir plus de doigts que vous.
Et vous serez obligés de dire que oui,
vraiment, il a plus de doigts...
Mais il vaut mieux, croyez-moi,
ne jamais poser la main
sur le poète.
...Et cela ne vaut même pas la peine de poser la main sur lui...
Le poète, comme le soldat,
n'a pas de vie personnelle.
Par petitefeecosmik, Jeudi 26 Juin 2008 à 11:32 GMT+2 dans Poésies (article, RSS)






