Petite Fée Cosmik

Un costume dans un bibliothèque

Inspiré par le film Azul negro casi oscuro
    Un costume dans une bibliothèque. Un costume posé là, sur son cintre, pendu à la clenche. Un buste droit, fier, sans vie. Sans mains. Sans tête. Il attend de prendre vie sur le dos d'un homme. De faire corps avec lui. L'habiter. Sentir son cœur battre. L'épouser. L'enlacer. Le faire grand, plus grand qu'il ne l'est. Lui donner un nom. Un statut. Lui offrir de nouveaux horizons.

            Dans la bibliothèque le costume attend. Il a espoir. On l'époussette chaque jour. Un homme vient le voir tous les jours. Il le scrute il le jauge. Il le toise de toutes ses manches, son col jusqu'à ses boutons de manchettes. Il le caresse. C'est un tendre. Parfois même, il lui susurre des mots doux. Le costume, ce n'est pas qu'il se sent gêné, mais, parfois, il aimerait comprendre.

            Le costume se sent flatté il aime qu'on le flatte. C'est sa consistance. Il aime qu'on lui dise qu'il est beau, fort. Pas pour se rassurer. Parce qu'il aime entendre la vérité dite à pleine voix et à pleins poumons. Il aime l'entendre résonner et planer pour rebondir en écho aux quatre coins de la bibliothèque, il aime sentir le vol de ces pensées se matérialiser dans l'air et acquérir une vibration dans le monde matériel. Il se voit exister. C'est ainsi qu'il vit. C'est ainsi que son génie doit être célébré.

            Pourquoi donc l'homme ne le porte t-il pas sur ses épaules comme on porte un triomphe ?

            Doute t-il de son pouvoir, de sa prestance originelle ? Le costume n'aime pas se voir déprécié. N'est-il pas assez bien pour lui ? Ce n'est pas possible, personne ne sera jamais assez bien pour lui. C'est une certitude. Une science exacte. Une équation mathématique. Presque un théorème.

            L'homme a besoin de rêver. Le toucher l'apaise et nourrit ses rêves de gloire. Il s'imagine autre homme, dans les palaces dans les cocktails, au bras des plus jolies femmes, dans une voiture à 100 000 euros, et la journée, au travail, dans un bureau au sol lustré, seul entre quatre murs devant un bureau impeccablement rangé, vide, avec seul objet un téléphone et le reflet des buildings sur le bois fraîchement ciré.

            Il s'imagine, une autre vie. Loin de son cambouis et de ces gens qui le regardent de haut. De ces voitures de luxe qu'il ne conduira jamais. De sa vie passé courbé ou agenouillé.

            Le costume trépigne, c'est un sanguin. Il s'ennuie. Il ne veut pas être qu'un mirage. Il veut montrer à cet humain qu'il est comme un génie dans sa lampe. Il peut exaucer tous les vœux. Il est l'apparence qui ouvre toutes les portes. Le luxe qui fait cligner les yeux. L'arrogance naturelle. L'autorité suprême. La magie de l'instant. Tout ça sur un veston. Des fils entrelacés. Une idée. Un concept. La puissance mise en action. La beauté mise en exergue.

            Le fossé se creuse. L'homme avec son rêve met une distance avec lui. Le costume n'est pas un rêve. Il gémit. Il meurt. Ces humains sont vraiment bornés.

            Un jour, l'homme ouvre la fenêtre, pour faire respirer les pages de ses livres.

            Il repart, le costume en profite. Le vent souffle, il se balance avec lui. Il est transporté. Il s'envole. Il dégringole. 4 étages en dessous. Le sol est mouillé. Il est à plat il est à terre, flanqué sur une plaque d'égout. Personne ne vient le chercher. On ne le remarque pas. Il est devenu gris et sale. On lui marche dessus. Il crie. Il a des trous. Il pue. Il a du chewing-gum collé au tissu. Le prendrait-on pour un tapis ?

            Un jour, on le ramasse. Il pleure. On l'a sauvé. C'est un grand jour. On va prendre soin de lui. On va l'aimer le chouchouter. Il va reprendre sa place dans l'arène.

            Il atterrit au fond d'un trou noir. Poubelle.

            Moralité : même les costumes les plus sûrs d'eux peuvent finir en serpillère.

 

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